MANGER et ETRE MANGE,

ou RAVAGEURS, PREDATEURS et AUXILIAIRES

Pour parler des mécanismes naturels qui régulent le fonctionnement du verger, il est nécessaire de faire un peu de terminologie :

L’insecte qui vient détériorer nos récoltes est un RAVAGEUR, à moins que ses méfaits ne soient mineurs, auquel cas « ravageur » étant exagéré, ce sera un simple déprédateur, hôte de nos arbres.

On a donc dans les arbres de vilains RAVAGEURS qui menacent les fruits que nous essayons d’obtenir pour nous, pas pour eux, non mais sans blague. S’ils sont nombreux et seuls, non freinés par des AUXILIAIRES, on va peut-être avoir un problème. En fait, heureusement, ils ne sont pas seuls, il y a aussi de gentils PREDATEURS prêts à les dévorer, ou peut-être déjà en train de le faire, sous nos yeux, sans que nous nous en doutions.

Le PREDATEUR mange directement l’insecte « prédaté », pour sa propre nourriture ou pour nourrir ses larves. Ce sont de véritables tigres. Quand ils sont là, tout y passe. Ils ne s’en vont que quand ils ont bien nettoyé le fond du plat, lorsqu’il ne reste absolument plus rien à manger. Ils nous ignorent royalement, mais nous apportent une aide oh combien précieuse, il importe donc au plus haut point que nous ne leur fassions pas de misères. Revers de la médaille, le gentil PREDATEUR est souvent migrateur ; quand il a fini de nettoyer quelque part, il n’a plus rien à manger et donc doit aller rechercher ailleurs les populations d’insectes dont il se nourrit.

Mais quand le PREDATEUR est parti, il reste une protection au verger, parfois d’ailleurs concurrente, ce sont les PARASITES.

Les PARASITES sont de petits insectes qui, au sein de la nature, maintiennent un équilibre toujours compromis, toujours fluctuant, mais toujours présent. C’est un peu comme la surface de l’eau dans laquelle on jette des pierres ; elle redevient toujours horizontale, jusqu’au moment où les pierres étant devenues trop nombreuses, il n’y a plus assez d’eau. De même, l’équilibre de la nature est un mécanisme délicat qu’on ne peut pas perturber indéfiniment. Les PARASITES sont essentiellement différents des PREDATEURS : ils ne tuent pas leurs proies. Ils déposent sur elles, ou à l’intérieur, des œufs qui, à l’éclosion, pénètrent, s’ils n’y sont déjà, dans le RAVAGEUR. Ce RAVAGEUR, puceron ou chenille, par exemple, continuera à vivre avec, dans le corps, des larves qui le rongeront peu à peu. L’insecte parasité meurt avant d’avoir pu se reproduire ; c’est le PARASITE qui se reproduit à ses dépens.

On ne voit pas les PARASITES, mais ils n’en agissent pas moins. Prenons l’exemple d’une colonie de pucerons parasitée : elle libérera les PARASITES, qui protégeront les plantes environnantes. Ou encore, des chenilles dévorant des adventices pourront porter en elles des millions de larves donnant autant de micro-guêpes utiles.

A priori, il est difficile de dire, lors de l’infestation d’une culture par un RAVAGEUR, et en l’absence de PREDATEURS, si des PARASITES sont présents. Le spécialiste, qu’on appelle l’entomologiste, sait découvrir les auxiliaires les plus cachés ; tout un chacun peut apprendre à déceler les principaux d’entre eux.

Nous avons vu ci-avant que les PARASITES vivent, à l’état larvaire, à l’intérieur de leur hôte. Si donc toutes les femelles de PARASITES voient leur descendance évoluer favorablement, les populations du RAVAGEUR doivent décroître rapidement et disparaître. Pourtant, on constate que ce n’est pas le cas ; non seulement ces populations ne disparaissent pas, mais elles prospèrent, avec, cependant, des fluctuations, souvent importantes, qui peuvent les faire régresser pendant un certain temps. Comment cela est-il possible ? C’est bien simple, si l’on peut dire, puisqu’en fait l’explication en est que le schéma de fonctionnement est en réalité un peu plus compliqué ; voire beaucoup plus compliqué :

D’une part, si le RAVAGEUR disparaissait complètement, le PREDATEUR dont c’est la nourriture exclusive disparaitraît en même temps ; dans ce schéma, quand la population du RAVAGEUR a diminué, celle du PREDATEUR « exclusif » ne va pas tarder à diminuer également, laissant la place à un retour du RAVAGEUR, etc.

D’autre part, et surtout, si un RAVAGEUR est parasité, son PARASITE, à son tour, peut faire l’objet d’un parasitisme, et ainsi de suite, une, deux, trois, quatre, etc., fois. Il s’agit d’une chaîne alimentaire. Par exemple, une cochenille tortue sera mangée par la chenille d’un petit papillon nocturne (tout semblable à une noctuelle ravageuse) dont ce sera le régime exclusif. Mais une petite guêpe d’un demi-millimètre pourra vivre en PARASITE aux dépens des œufs de ce papillon. Si certains œufs peuvent éclore, pendant que les chenilles mangeront des cochenilles, elles seront peut-être attaquées par des mouches parasites dont les larves les rongeront peu à peu à l’intérieur, puis, les tuant, se transformeront en pupes. Ces pupes pourront, bien entendu, donner de nouvelles mouches qui iront attaquer d’autres chenilles, mais elles pourront, en partie, être elles-mêmes parasitées par une petite guêpe qui pondra à l’intérieur de ces pupes. Le parasite du parasite a été nommé HYPER-PARASITE (au 1er, 2ème, 3ème degré, etc.).

A tous les stades et niveaux parasitaires, il peut toujours se trouver un prédateur, passant là par hasard, qui mangera tout le monde…

Et ce schéma est encore simple, mais montre déjà que la mécanique de la vie est extrêmement complexe, et que toute intervention qui peut sembler bénigne (par exemple, emploi limité dans le temps et dans l’espace d’un insecticide ou autre produit considéré comme peu toxique, même un engrais1) peut déséquilibrer entièrement la totalité de l’édifice. Car si la plupart des prédateurs mangent n’importe quoi, certains sont spécialisés sur un seul ordre d’insectes. Parmi les prédateurs indifférents, on peut citer les oiseaux, qui mangent tout ce qui vole ou rampe. Beaucoup de parasites attaquent une seule famille d’insectes ; certains sont inféodés à une seule espèce.

Gérer la totalité de ces paramètres qui évoluent en permanence ne me semble pas à la portée d’un agriculteur « normal », ni d’ailleurs, je le crains, de personne d’autre. L’ignorer ou, ce qui revient au même, ne pas en tenir compte, c’est jouer à l’apprenti sorcier2. C’est pourquoi il convient d’éviter absolument de déverser dans un milieu de culture3, en particulier, tout produits en « cide » (insecticide, pesticide, fongicide, etc.). De tout ce qui précède, on pourrait en tirer la conclusion que le mieux est encore de ne rien faire et que pour le reste, la nature y pourvoira. Ce serait un trop simpliste. Il n’est pas question de nourrir la population de la planète en cueillant des fruits ou racines sauvages. Et il ne faut pas non plus oublier qu’un milieu de culture n’est pas, n’est plus un milieu naturel, l’homme étant intervenu afin d’obtenir le résultat qu’il recherche. Mais son intervention doit se limiter au minimum indispensable4 (il faut bien sûr au moins semer…). Le dit minimum indispensable dépendant du type de culture, du lieu et du climat, des caractéristiques du sol… Toute grosse erreur qui déséquilibrerait le rapport entre RAVAGEURS-PREDATEURS-PARASITES risquerait de détruire pour des années l’ensemble de l’édifice, nécessitant l’emploi de nouveaux produits qui déséquilibrent encore un peu plus l’écosystème et retardent le retour à un équilibre naturel.

Si l’absence de traitements peut présenter des inconvénients tels par exemple que la diminution de la production (une partie en étant laissée aux ravageurs, on dira que c’est la « part du feu », on y trouvera en compensation une économie sur l’achat des produits devenus inutiles, et sur le temps de main d’œuvre, sans parler des effets bénéfiques, bien sûr absolument pas secondaires, sur la santé des producteurs et des consommateurs, et la préservation de l’environnement.

Bernard & Bernard

mise à jour au 2 mai 2011

Toute information confirmant ou infirmant le texte ci-avant est bienvenue. Merci d’envoyer tout commentaire à l’adresse arcadia@cuerq.net.


1 Fukuoka cite dans un de ses livres la conséquence imprévue et négative du simple épandage de cendre de bois sur un champ.

2 cf le texte original du poëme de Goethe « L’apprenti-sorcier », ou le dessin animé de Walt Disney, ou une autre version, as you like.

3 Voire ailleurs, mais ce n’est pas le sujet du jour.

4 Personnellement, cette idée me plaît bien, moins j’en fais, mieux je me porte… Vu sous cet angle, on peut choisir de bien faire (i.e. ne pas traiter, entre autres) pour de mauvaises raisons (c’est moins de travail à faire…), dans la même logique que le pari de Pascal.