Clémentines et pépins

Les pépins ont mauvaise réputation, qu’ils concernent la vie courante ou les clémentines. Avoir « un pépin », ou « des pépins » signifie en général que quelque chose ne va pas.

D’une façon similaire, quand on trouve des pépins dans des clémentines, on a tendance à considérer que quelque chose ne va pas. Or c’est un fait avéré, on peut souvent trouver des pépins dans les clémentines, en quantités diverses. Puisque c’est semble-t-il un problème, il m’a semblé utile d’essayer d’en comprendre les raisons, afin de tenter, si c’était possible, d’y porter remède.

Les avis sont partagés sur ce sujet ; l’origine de la clémentine pourrait être soit asiatique soit méditerranéenne. Si l’on retient la seconde hypothèse, d’après certains auteurs, c’est le père Clément Rodier qui l’aurait trouvée, vers 1900-1902, dans un semis de mandariniers à l’orphelinat de Misserghim, près d’Oran, en Algérie. Pour d’autres, il serait issu d’un croisement dirigé, par le même père Clément , entre le mandarinier Commun “Citrus deliciosa Tenore” et une variété ornementale de bigaradier “ Citrus aurantium L. ” appelée Granito. Dans un cas comme dans l’autre, bien sûr, l’appellation « clémentine » proviendrait du prénom de son « inventeur ».

Quoi qu’il en soit, la clémentine a très rapidement pris une grande extension et petit à petit détrôné la mandarine commune, fort peu cultivée de nos jours, pour la simple raison que les mandarines ont beaucoup de pépins alors que les clémentines en ont, au moins théoriquement, peu ou pas du tout. La question des pépins dans les clémentines n’est donc pas du tout anodine, puisqu’elle est à l’origine de la quasi-disparition de la mandarine, dont pourtant le parfum incomparable aurait dû largement suffire à assurer sa pérennité.

Mais revenons enfin à la question de base : « pourquoi y a-t-il des pépins dans les clémentines ? » ; j’ai pu constater :

  • Que chaque année, certaines clémentines avaient des pépins.
  • Que les clémentines à pépins sont souvent groupées dans le même arbre.
  • Qu’un arbre qui donne des clémentines à pépins une année peut très bien donner des clémentines sans pépins l’année suivante.
  • Que le nombre de « clémentiniers à pépins » du verger est variable d’une année à l’autre.
  • Que les « clémentiniers à pépins » sont plus souvent des arbres isolés au milieu d’autres variétés d’agrumes.

Il apparait donc que la présence ou l’absence de pépins dans les fruits d’un arbre n’est pas une constante liée à l’arbre mais provient d’une action extérieure. Laquelle action serait le transport de pollen d’une fleur à l’autre, d’un arbre à l’autre, du fait du vent ou de l’activité des abeilles ou autres insectes pollinisateurs. Quand une fleur de clémentinier est pollinisée au moyen de pollen provenant d’un agrume à pépins (mandarine ou autre), on peut ensuite retrouver des pépins dans le fruit.

M. CURK (INRA de Corse) nous en fournit aimablement l’explication scientifique : « Les clémentines ont parfois des pépins et parfois pas, car le clémentinier est auto-incompatible et parthénocarpique… Ce qui veut dire :
Parthénocarpique : les agrumes n’ont pas forcément besoin d’être pollinisés pour donner des fruits. La fleur, sans fécondation par du pollen, peut donner un fruit, il sera sans pépin. […]
Auto-incompatible : les fleurs des clémentiniers ne peuvent pas être pollinisées par leur propre pollen ni même par du pollen d’un autre clémentinier, donc si vous avez un verger d’agrumes uniquement constitué de clémentiniers sans autre agrume autour, vous avez des clémentines sans pépin ! En revanche, la fleur de clémentinier n’est pas stérile, et du pollen d’un autre agrume (non stérile, les navels sont stériles et leur pollen n’est pas viable donc il ne pollinisera pas la fleur de clémentinier), vous aurez un fruit avec pépins. Votre verger est un mélange variétal, en fonction d’où vient le vent et des dates de floraison des variétés autour, vous aurez des pépins dans vos clémentines. »

Donc, contrairement à beaucoup d’autres plantes, les agrumes ne sont souvent pas dépendants des abeilles pour leur fructification. Tout au plus peut-on espérer obtenir de leur action 30% supplémentaires de production, et cela uniquement pour les citrons. La pollinisation peut a priori être opérée par la seule action du vent – et donc aussi la pollinisation « croisée » qui est à l’origine de la présence des pépins dans certaines clémentines -. Coupables, les abeilles ? Sans doute, mais pas elles seules, donc.

Pour eviter tout risque d’avoir des pépins dans les clémentines, les grandes exploitations en pratiquent la monoculture à grande échelle, et s’assurent qu’il ne se trouve pas d’agrumes à pépins à portée d’abeilles (soit au moins 2 km tout autour).  Au niveau de la recherche, si l’on souhaite obtenir des variétés « pures », il est nécessaire de s’assurer qu’il ne se trouve pas de rucher à moins de 5 km du verger.

La cause du délit étant donc identifiée, diverses solutions au problème peuvent être envisagées :

  • Supprimer les abeilles du verger n’est guère possible et ne saurait d’ailleurs en aucun cas être considéré comme une bonne solution (même pas efficace ; supprimer aussi les autres insectes pollinisateurs et le vent semble une tâche extrêmement difficile), . Un verger ne peut être réduit aux seuls arbres « rentables » qui y sont cultivés. Ce n’est pas un vase clos ; d’autres plantes, d’autres êtres vivants y habitent ou sont à proximité, et y sont indispensables. Abeilles et fleurs sont indissociables, leurs relations sont mutuellement bénéfiques. Si elles ne sont pas nécessaires aux agrumes, les abeilles sont indispensables pour la survie de la plus grande partie des plantes à fleurs[1], donc d’une façon plus générale, à l’équilibre écologique du verger et de ses alentours, et même de la planète.
  • Ne planter qu’une variété d’agrumes dans le verger, et s’assurer qu’il n’y a pas de verger concurrent à 5 km à la ronde n’est pas davantage envisageable.
  • Protéger les arbres pendant la floraison au moyen de filets, par exemple de filets à olives, pourrait sembler une solution. Seuls les clémentiniers devraient faire l’objet de cette protection, soit un tiers des arbres. Mais en pratique, et en particulier compte tenu de la nécessité d’obtenir une certaine étanchéïté pour empêcher le passage des abeilles, cette solution n’est guère plus réaliste que les précédentes. On pourrait imaginer aussi de couvrir seulement les variétés à nombreux pépins (surtout mandariniers et tangors), ce qui diminuerait sensiblement le nombre d’arbres à couvrir, avec les mêmes réserves en ce qui concerne l’efficacité.La solution radicale qui consiste à se passer complètement de clémentines étant absolument exclue, il semble donc que faute d’autre solution, il faille se résoudre à accepter la présence de pépins dans certaines clémentines.

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mise à jour 14/05/2011


[1] Darwin (1809-1882) publia de nombreuses observations sur la pollinisation à partir de 1852 ; en 1858, un an avant la publication de « The origin of species », il montra chez plusieurs espèces de légumineuses que les fleurs recouvertes d’un filet pour empêcher la visite des abeilles donnaient moins de graines que les fleurs laissées en pollinisation libre. A l’échelle de l’individu, chaque butineuse fait preuve d’une grande fidélité à l’espèce butinée, ce qui maximise les transferts de pollen entre fleurs d’une même espèce. Ce qui ne les empêche pourtant pas, semble-t-il, de mélanger les espèces d’agrumes ; mais peut-on leur reprocher de ne pas être douées en botanique ? Elles n’ont guère le temps d’en étudier les subtilités, puisque les butineuses, dans le cas général, meurent d’épuisement dans les trois semaines qui suivent leur première sortie de la ruche ; et encore, à la condition qu’aucun oiseau ou araignée ne soit venu interrompre prématurément leur courte carrière professionnelle.